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Fédération des Landes du Parti Radical de Gauche

Éthique ou petite morale ? par Christiane Taubira, députée de Guyane (*)

19 Novembre 2007 , Rédigé par Jean-Philippe Guerini Publié dans #prglandes.org

Christiane-Taubira.jpgwebmaster_220.gifQuelles statistiques contre les discriminations ?
 

Je n’ai pas un regard racialiste sur le monde, je ne peux donc pas comprendre qu’on le découpe sur une base ethnoraciale. Il y a ce qui peut être étudié en anthropologie, en sociologie, par exemple l’impact des religions sur les gens, sur leurs choix professionnels, sur leurs relations familiales. Cela ne me gêne pas, au contraire. La connaissance et le savoir sont indispensables. Mais quand on en fait un outil politique, cela devient autre chose. C’est un facteur aggravant qui sert à retarder des décisions qu’il est urgent de prendre. On connaît la mesure globale de la discrimination en France. Il y a les travaux du Bureau international du travail, ce que reçoit la haute autorité de lutte contre les discriminations, il y a les testings,les plaintes individuelles… On regarde les institutions publiques et on comprend, sauf à avoir un regard racialiste sur le monde qui fasse penser que s’il n’y a ni Nègres ni Arabes, c’est parce qu’ils sont nuls, on comprend qu’il y a un mécanisme qui bloque. On regarde la société et sa répartition sociologique, et à moins de se dire que c’est par vice que ces Nègres et ces Arabes choisissent de s’installer dans ces lointaines banlieues impersonnelles que les services publics désertent, on voit bien qu’il y a urgence à agir.

Qu’on fasse toutes les études et toutes les recherches qu’on veut si on a, en même temps, des politiques publiques qui mettent efficacement un terme à ces discriminations, pourquoi pas ? Mais quand le débat est aussi présent dans la société, qu’il n’y a plus moyen de l’escamoter, on nous dit qu’on va commencer par le début, qu’on va commencer par compter combien de gens en souffrent ? C’est une manoeuvre dilatoire.

 

Parce qu’on ne peut plus dire aujourd’hui que si ces gens n’ont pas de travail, c’est parce qu’ils sont paresseux et qu’ils ne se lèvent pas le matin.

 

On sait que, dans le meilleur des cas, il y a sept fois moins d’opportunités pour eux, dans le pire, cent fois moins, avant même l’entretien d’embauche. Non, aujourd’hui, il faut mettre en place des politiques publiques, créer les conditions pour que les procédures judiciaires soient plus rapides, plus efficaces, plus pédagogiques. Même si cela prend du temps, ce n’est

pas la question, parce qu’il en faudra pour nettoyer des comportements et des idées qui se sont sédimentés, mais il faut donner un calendrier et ne pas raconter d’histoires. Raconter des histoires, c’est dire à des gens qui souffrent qu’on va mesurer la discrimination, qu’on va voir dans quelle mesure leur couleur et leur religion sont facteurs de discrimination, comme s’ils ne le savaient pas, comme si personne ne le savait. Ils peuvent même être conduits à penser que s’ils sont victimes de discrimination, c’est de leur faute. La société française est travaillée par le préjugé de couleur, inévitablement, avec son rapport à l’ancien empire colonial et avec tout l’arsenal juridique que la France a élaboré sur la différence entre les individus.

Ceux qui nous gouvernent sont pris dans cela et au premier titre, le président de la République, qui a voulu expulser les « émeutiers » de 2005, alors qu’ils étaient tous enfants de la République. Ils sont le pouvoir, les institutions, les collectivités de la République, et ne savent même pas raisonner en langage officiel, c’est-à-dire en catégories juridiques. Que sont les immigrés ? À 99 % des citoyens français. Et la responsabilité des pouvoirs publics est de faire appliquer les droits constitutionnels, le droit à l’emploi, le droit au logement. Ce qu’ils ne font pas. Il faut que le gouvernement fasse un effort pour sortir de son regard fragmentaire sur la société, qu’il revoit sa copie en matière d’éthique, d’égalité, de connaissance de l’histoire. C’est à ce niveau qu’il faut qu’il travaille, pas avec un amendement par-ci par-là. Il faut du courage politique et ne pas se contenter de dire qu’il fait ce qu’est censé vouloir la majorité des Français. C’est la différence entre l’éthique et la petite morale. La responsabilité politique, la grandeur d’un pouvoir, c’est d’aider les gens, c’est d’aller tirer au plus profond d’eux l’humanité, la conscience, la capacité à être en empathie avec les autres.

(*) La loi qui porte son nom reconnaît

la traite négrière transatlantique

et l’esclavage qui en a résulté.

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