« Les débats de fond sont escamotés »
MARTINE AUBRY. --Pour le maire PS de Lille, qui est en meeting ce soir à Mimizan (40), la campagne privilégie le consumérisme politique
Le retour en force de la « valeur travail » dans la campagne électorale n'est-il pas une remise en cause implicite des 35 heures ?
Martine Aubry.
Les 35 heures poursuivaient un double objectif : créer des emplois tout en améliorant la compétitivité des entreprises. Sur les deux tableaux, les résultats sont incontestables : 500 000 emplois ont été créés, 85 % des salariés passés aux 35 heures en sont satisfaits et des gains de productivité de 5 % en moyenne ont été atteints. Voilà la réalité de l'abaissement de la durée légale du travail par la gauche. Quand Nicolas Sarkozy oppose aux 35 heures la notion de « travailler plus pour gagner plus », il oublie de dire qu'il n'y a jamais eu autant d'heures supplémentaires en France qu'en 2000 et que leur taux de rémunération a été abaissé par la droite. Maintenant, il faut tirer un bilan sérieux des 35 heures avec les partenaires sociaux, examiner pourquoi 15 % des salariés sont mécontents de leurs conditions de travail et regarder comment étendre, si possible par la négociation, les 35 heures aux PME-PMI en maintenant leur compétitivité. C'est ce que propose Ségolène Royal.
En 2008, le prochain gouvernement devra renégocier la loi Fillon sur les retraites. C'est un dossier brûlant...
D'autant plus que la loi Fillion est un ratage complet. Elle n'a pas réglé le problème financier. Elle a accru l'injustice et creusé les inégalités. L'enjeu est aujourd'hui de combiner protection collective et choix individuels. De ce point de vue, la mise en place de la Sécurité sociale professionnelle tout au long de la vie, qui figure dans le pacte présidentiel de Ségolène Royal, est une réponse pertinente. Mais il faudra aussi explorer d'autres pistes et notamment trouver de nouvelles ressources. Là encore, en n'abondant pas le fonds de réserve que j'avais mis en place, la droite porte une lourde responsabilité dans la dégradation des comptes sociaux. La droite devrait aussi s'expliquer sur le déficit abyssal de la Sécurité sociale. Lorsque j'ai pris ce dossier en main, je suis parvenue à rétablir les comptes au prix d'un long et minutieux travail. Aujourd'hui, la droite a enfoncé de nouveau la Sécurité sociale dans le rouge. Mais de tout cela, on parle peu dans la campagne. Du coup, on a du mal à se rendre compte qu'il existe deux projets de société bien distincts. Un qui met en avant la justice sociale, la responsabilité et la solidarité. C'est celui de Ségolène Royal. Et l'autre, qui accepte la loi du plus fort et joue sur les peurs. C'est celui de Nicolas Sarkozy et de la droite en général.
On vous sent assez critique sur le déroulement de cette campagne...
Je regrette que les débats de fond soient escamotés. La campagne insiste beaucoup sur le commentaire des commentaires et privilégie le consumérisme politique aux grands débats d'idées. Ce n'est pas ma conception de la politique. Par exemple, vous avez certainement remarqué que l'Europe était la grande absente de cette campagne électorale. Et pourtant, la France comme le monde n'ont jamais eu autant besoin d'une Europe forte, qui défende les règles au niveau de l'ONU et de l'OMC, qui retrouve l'humanisme comme fondement et s'oppose au libéralisme financier porté par les Etats-Unis, ce grand pays qui se fiche du droit international en Irak comme à Guantanamo.
Ségolène Royal a-t-elle eu raison de revendiquer sa liberté vis-à-vis du PS ?
L'élection présidentielle, c'est avant tout la rencontre entre un homme ou une femme et un peuple. Il est évident que Ségolène porte les valeurs de la gauche et c'est là l'essentiel. Qu'elle revendique une certaine liberté pour parler à l'ensemble des Français au-delà de son propre parti est pour moi normal. Les Français ne vont pas voter pour un parti politique mais pour un choix de société incarné par un candidat, ou en l'occurrence une candidate.
Ce soir au Forum de Mimizan (40) à 20h30.